La vie quotidienne à Prat, au début du 20ème siècle

Une véritable existence de serfs...

[...] "Sur leur minuscule et dérisoire propriété agricole, mon grand père et sa femme Elisabeth, épousée dans la commune voisine d' Espèche (elle était la fille aînée du couple Lavit de la maison "Béthane") menaient donc une authentique existence de serfs, bien que propriétaires des terres qu'ils cultivaient. J'ai pu apprécier cette existence pendant les premières vacances scolaires où nous y séjournions chaque été jusqu'en 1934.

Le "pêle-porc"

En plus de la petite basse-cour, quelques poules et canards, on engraissait l'unique porc, destiné au sacrifice hivernal du "pêle-porc" dès que le froid de l'hiver permettait une bonne conservation des produits salés et fumés, éventuellement enfouis sous les cendres tamisées de l'âtre.

 

Le "troupeau" de brebis, et son berger

 

Je savais aussi, pour en entendre parler autour de la table commune, que la famille possédait "le" troupeau de moutons (cinq brebis!) dont les agneaux seraient vendus avant la fin de l'année à la Foire de Lannemezan. Mais ces ovins là, je ne les voyais jamais, puisque pendant l'été, ils partaient profiter des pacages collectifs de montagne dans la haute vallée d'Aure, vers Arreau et Sarrancolin, sur les flancs du "Signal de Bassia"et du" Col de Beyrède".

Pour cette transhumance ( de faible amplitude), les brebis, regroupées avec d'autres effectifs ovins tout aussi dérisoires, étaient confiées à Jeannou d' Espèche, le plus jeune frère de ma grand-mère Elisabeth. Il était considéré un peu comme l' "improductif" de la famille et tenait le rôle de valet de ferme, d'ouvrier agricole, de factoton en somme, autant chez son frère aîné Bernard, à Espèche, qu'à Prat où il se plaisait à retrouver Jean et Marie, les deux plus jeunes de la famille. Mais, à mon frère Jean et à moi-même, il manifestait tellement de gentille attention, à nous les petits neveux "africains", nous prêtant son couteau à manche de corne et nous initiant aux mystères des champs et des haies. Il est vrai que, certains soirs exceptionnels de festivités locales (la Saint Barthélémy, du 24 août, fête paroissiale traditionnelle de Prat), ses yeux devenaient plus brillants et les "chopines " éclusées chez Péré, le seul cafetier du hameau, n'étaient pas étrangères à cette euphorie.

Pour nous enfants, la seule production palpable de ces cinq brebis, c'était leur laine. Tondue à la fin du précédent hiver, lavée et séchée, nous assistions à son cardage, sur le vieux "cardoir" à bascule hérissé de redoutables et impressionnantes pointes ferrées dont on nous avait enseigné les dangers.

Dans son état brut la laine servait au rapetassage des matelas du foyer. Tout le surplus était affecté à la confection des chaussettes et des tricots que ma grand-mère Elisabeth ou sa fille Marie tricotaient pendant les longues heures de garde des deux vaches, au pré ou " à la lande" c'est-à-dire sur les pacages communaux du Plateau de Lannemezan, à la "Croix du Poteau", embranchement des routes de Lortet et d'Esparros, ou à l' "Artigue" au dessus du bois de Prat.

Le "troupeau" de vaches

Car le troupeau bovin était réduit à sa plus simple expression. Deux vaches de race gasconne. Pour sûr, elles n' auraient eu aucune chance d'être primées dans un comice agricole ! Mais la vieille Mascarine et la jeune Mulette, conservaient intactes les qualités de rusticité, de frugalité et d'aptitude au labeur de cette race malheureusement en voie d'extinction. Mascarine, dont les cornes usées par le cuir et le chêne du joug ne permettaient plus de déterminer l'âge, participait au dressage de la Mulette, en la contraignant à tracter avec elle le timon de la charrue, de la herse, du char, ou du tombereau, avec le coup d'encolure suffisant et la direction convenable. Dans cette "paire" de vaches, la jeune apportait à l'attelage sa force juvénile que l'expérience et la sagesse de l'ancienne permettaient de canaliser.

Après qu'on les eût conduites "au taureau", chacune d'elles parvenait les bonnes années, à porter à terme un veau qui, vendu en boucherie assurait une précieuse rentrée d' argent frais. Ces années là, leur lactation améliorait l'ordinaire quotidien de la famille. Le foin destiné à la subsistance hivernale constituait l'essentiel de la production agricole avec quelques journaux de blé, d'orge, d'avoine et d'un rachitique maïs.

Le potager

Le potager entretenu en lisière de la "cazalière", cette prairie qui jouxte traditionnellement l'habitation pyrénéenne, assurait la production familiale des légumes. La "mandore"(la pomme de terre), poireaux, oignons (les cèbes), navets, choux (caoulets) et betteraves ainsi que l'irremplaçable ail, permettaient une subsistance en économie fermée et presque "verrouillée".

Le matériel agricole

Le matériel agricole était réduit à sa plus simple expression. Et les vaches en étaient le seul élément "moteur". Toute la motorisation qui caractérise de nos jours l'exploitation de la terre n'était pas entrée dans les moeurs. Les instruments aratoires se limitaient à la charrue "Brabant", à la herse à dents basculantes, et à la faucheuse dite mécanique dont la lame pouvait se replier à la verticale pendant le trajet entre son abri et le champ à récolter.La meule à roue nécessaire à l'affûtage de tous les outils de coupe était actionnée à main d'homme par l'intermédiaire d'une manivelle. Faulx, rateaux, serpettes, pioches et pics, fourches à manches de bois de frêne complétaient l'outillage selon la plus antique des traditions paysannes: autant d'outils inchangés depuis des siècles de labeur individuel.

 

Les moyens de transport

Les transports, que ce soit ceux des produits nobles comme le foin, la paille, le blé, les pommes de terre ou les bettreraves fourragères, ou ceux des déchets, litières ou fumiers, étaient assurés par le "char", long berceau à quatre grandes roues ferrées sur lequel les chargements étaient arrimées par des cordages, ou par le "tombereau" à deux roues destiné aux charrois les plus sales.

Les vaches, attelées de part et d'autre d'un unique timon, les tractaient à la force de leur encolure fixée au joug par de longues lanières de cuir souple.

Les moyens de transport

 

Les transports, que ce soit ceux des produits nobles comme le foin, la paille, le blé, les pommes de terre ou les bettreraves fourragères, ou ceux des déchets, litières ou fumiers, étaient assurés par le "char", long berceau à quatre grandes roues ferrées sur lequel les chargements étaient arrimées par des cordages, ou par le "tombereau" à deux roues destiné aux charrois les plus sales. Les vaches, attelées de part et d'autre d'un unique timon, les tractaient à la force de leur encolure fixée au joug par de longues lanières de cuir souple.

Les foins, puis la moisson

Au mois de juillet lorsque nous arrivions d'Algérie, la première coupe des foins était déjà engrangée dans les fenils, au dessus du hangar à matériel et de l'étable. Au temps venu de la canicule de juillet, nous assistions à la moisson des céréales et à leur "dépiquage". Un beau matin de juillet lorsque l'observation du ciel, la maturité des épis et l'espoir de quelques jours de temps stable permettaient le fauchage, toute la famille aidée de quelques voisins, se dirigeait vers la combe de Coumadiséra, ce Sarrat det Mey acquis en 1909. La faucheuse mécanique que Bernard et François avaient achetée à leurs parents pour leur éviter la récolte au seul moyen de la faulx à main, tractée par les deux vaches, avait tôt fait de coucher au soleil les longues pailles en grain. C'était une journée haletante. En plein soleil, les moissonneurs, harcelés par mouches et taons, suffoquaient dans la poussière soulevée par les bêtes et le cisaillement des épis. Nous avions ordre d'être particulièrement circonspects et attentifs à la fuite des vipères dérangées par toute cette agitation. Mais plus souvent c'était l'envol des cailles affolées, ou l'éclat argenté d'un bien inoffensif orvet. Liées adroitement par une tresse de leur propre paille, les bottes étaient ensuite chargées sur le char pour être convoyées jusqu'à la cour de la maison. Là elles étaient dressées en une meule conique façonnée autour de l'axe vertical d'un long pieu de bois, les épis tournés vers le centre. Orage et pluies pourraient arriver, le ruisselement coulerait en surface vers l'extérieur en respectant le grain bien au sec à l'intérieur de la meule. On pourrait alors patienter jusqu'au jour du "dépiquage".

 

La moissonneuse batteuse

 

Ce jour là, la locomobile à vapeur tractant la batteuse, passait de ferme en ferme. De loin on entendait le vacarme du convoi sur la route empierrée Les roues métalliques (il n'y avait pas encore de bandages caoutchoutés et encore moins de pneumatiques !) épousaient chaque ornière. Tout ce charroi était installé au milieu des cours pour séparer grains, paille et balle. La locomobile abandonnait son rôle de tracteur pour devenir l'élément moteur de la batteuse.

Le bruit d'enfer, lancinant et rageur de la batteuse, la poussière suffocante et la sueur des dépiqueurs perchés sur la meule de chargement ou sur celle de la paille dépouillée de son grain, composaient un spectacle fascinant que nous devions admirer à distance: les longues courroies de transmission, patinées et luisantes d'usure tournoyaient dans un ronflement sourd et menaçant, haché par les claquements rageurs des rouleaux hélicoïdaux chargés de la séparation de la paille et du grain.

Le blé, source de vie

Le plaisir, le soir venu, lorsque les sacs de blé avaient été répandus sur le plancher du grenier pour un ultime séchage, c'était de s'y vautrer pieds nus, dans cette odeur douceâtre et musquée merveilleusement associée à l'onctuosité huileuse des grains nouveaux , couleur vieil or, encore tendres sous nos dents.

A la fin de l'été, la chaleur du grenier avait définitivement séché la récolte. Il était temps de la confier au boulanger Noguès de Lannemezan. Dûment mesurée au boisseau, cylindre en bois de bouleau d'un décalitre de contenance, elle ouvrait droit à l'équivalence en poids des grosses miches de pain compact, qui, jusqu'à la saison prochaine, seraient livrées chaque semaine chez "Lapène", la nouvelle maison achetée depuis 1909. La jument bretonne de Jean Noguès, de robe alezan lavé et à la croupe généreusement arrondie, assurait ce service hebdomadaire de livraison du pain en tirant le break à deux-roues sur le circuit Lannemezan-Prat-Avezac." [...]

[Extrait de: "Mémoires", de Pierre Cazaubon]

Commentaires (2)

1. caillet j-Pierre (site web) 16/08/2010

bonjour

Bravo pour vos recherches

2. Louis 05/12/2009

Aucune de ces photos n'est d'origine familiale. Elles sont là, à titre purement illustratif (notamment celle du pêle-porc: inutile de chrecher un visage de la famille...).
Seule la photo du Col de Beyrède provient de la photothèque familiale.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site