Le "Castel Jean-Pierre"

Revenir "construire" au pays

[...] "En 1933, François et Charlotte Cazaubon, mariés depuis 1922, avaient déjà leurs enfants. Jean mon frère aîné était né le 10 avril 1923 et moi, Pierre, le 7 octobre 1927. L'un et l'autre avions vu le jour dans l'école de Zéralda à 29 kilomètres à l'ouest d'Alger. Dès 1928 nos parents avaient obtenu leur mutation pour Staouéli, encore plus proche d'Alger, où ils bénéficiaient de la double direction des classes de filles et de garçons du groupe scolaire et de son "cours complémentaire". Ces responsabilités s'agrémentaient probablement d'une substantielle indemnité et leur situation matérielle devenait donc confortable. La nature économe de François les avaient conduits à amasser le pécule destiné à "construire", dans les Hautes-Pyrénées, la maison où ils espéraient bien profiter un jour de leurs retraites.

Dernières vacances à "Lapène"

Jusqu'alors, en effet, les vacances scolaires s'écoulaient dans la vieille maison achetée le 3 décembre 1909 par Batistou et Elizabeth Cazaubon, mes grands-parents, au hameau de Prat, commune d'Avezac, au seuil Est des premiers ravinements du Plateau de Lannemezan vers les Baronies. C'était, et c'est toujours, la maison "Lapène". Le séjour y était d'autant plus spartiate que la maison ne comprenait que deux pièces. Après la mort du grand-père "Battistou", notre grand'mère Elisabeth y dormait dans le lit bateau installé près de l'âtre de la salle commune, tandis que la Tante Marie occupait la seule chambre.

Pendant les vacances, Marie laissait aux "Africains" cette chambre la plus vaste, elle-même revenant dormir dans la salle commune, tandis que Mémée Elisabeth s'expatriait au grenier sur une paillasse de fanes de maïs.

Il n'y avait ni eau courante, ni lieu d'aisance. La corvée d'eau s'effectuait à la source de "Coumayère" au fin fond de la prairie de la Cazalière qui ceinturait la maison. L'étable et son fumier tenaient lieu de " toilettes". Les lessives étaient bouillies dans le "fournil", sur l'âtre où l'on préparait aussi la pitance du cochon ( il n'y en était élevé qu'un seul destiné à la consommation familiale). Le séchage du linge était confié à l'herbe rase de la prairie, en bordure du ruisseau de l'Avezaguet auquel on laissait le soin des rinçages, parmi les ajoncs et le cresson et le grenouilles. La pollution qui en résultait n'avait à coup sûr aucun caractère de gravité. Car, si l'on utilisait bien un peu de savon de Marseille pour frotter et battre le linge sur la lauze d'ardoise, c'était la cendre tamisée du feu de bois qui contribuait au blanchissage du linge et les truites n'en désertaient pas pour si peu le ruisseau .

Le grand-père était mort en 1931. Jean et moi, nous grandissions. A dix et six ans il devenait difficile de rester entassés dans la petite maison avec grand-mère et tante.

Naissance, ...et baptême du "Castel Jean-Pierre"

L'opportunité d'acheter un terrain se présenta à Lannemezan où grand-père François conservait les solides amitiés de sa jeunesse. Mémé Charlotte appréciait les marchés du mercredi dans ce chef-lieu de canton et l'idée d'y aménager leur séjour de retraite n'était pas pour lui déplaire. Un certain Dortignac, qui avait travaillé jadis en compagnon de truelle du grand-père Battistou, mettait en vente la moitié du terrain attenant à sa propre maison. Celle-ci venait d'être vendue à un couple sans enfant, dont le mari Monsieur Campistrous venait d'accéder à sa retraite de gendarme. L'affaire fut rapidement conclue et dès l'été 1933, le chantier de construction confié à un architecte danois, Hans Rasmussen, devenu l'époux d'une lannemezanaise par on ne sait quel mystère. Pour être plus proche du chantier pendant l'été 34 qui suivit, mes parents louèrent une maison vide dans la rue du Tir, parallèle à l'actuelle avenue du 8 Mai 1945., et séparée d'elle par le cours de la Baïse. Ce fut un été particulièrement agréable. Charlotte y retrouvait l'intimité familiale absente de la maison de Prat. Chez "Mournet", c'était vaste. Elle put y convier ses soeurs Augustine et Jeanne (Titine et Zézette !) avec chacune leurs familles. Dès le mois de septembre la villa nouvellement construite devint habitable et je garde le souvenir du premier aménagement à base d'un bien sommaire mobilier transporté depuis la maison Mournet.

Les trois Baudiment's Sisters délibérèrent alors , gravement, du nom qu'il faudrait attribuer à la nouvelle demeure. Il faut bien reconnaître que le digne Monsieur Rasmussen l'avait affublée d'un style scandinave assez éloigné du traditionnel habitat de l'époque, même lorsqu'il était pyrénéen. Elles décidèrent donc que son perron d'accès, ses toits à double pente, le pan incliné vers le garage et surtout l'escalier en colimaçon de la tourelle nord, lui tiendraient lieu de quartiers de noblesse et justifieraient sans discussion sa dénomination de "Castel".

C'est ainsi que naquit le "Castel Jean-Pierre"dont l'inscription en lettres gothiques restera lisible sur le fronton du porche au dessus de l'escalier, jusqu'à ce que les ravalements successifs viennent à bout de son opiniâtre persistance. Grand-père François appréciait peu cette appellation fort en contradiction avec son côté "sans-culotte". Ce ne fut pourtant jamais une véritable cause de discorde, simplement le motif de quelques sourires narquois de la part des trois beaux frères époux des Baudiment's Sisters ! " [...]

[Extrait de: "Mémoires", de Pierre Cazaubon]

Commentaires (2)

1. Louis 03/01/2010

Merci, Michel.

Ah, ce mot aujourd'hui galvaudé de "conneries": comme il sonnait juste, et comme il sonnait vrai, lorsqu'il était prononcé par l'un de nos anciens, avec son accent rocailleux qui le décomposait avec presque de la douceur, comme pour marquer une bienveillante désapprobation, une prise de distance sage par rapport à l'évènement, ou à l'information, en véritable homme libre qu'il était: "bôh, tout ça, c'est que des cô-nne-ries".

Une bonne raison de plus pour nous recentrer aujourd'hui sur l'essentiel...

Louis

2. michel 21/12/2009

je decouvre le site ce jour,apres avoir subi les conneries quotidiennes de notre tv nationale:quel bonheur!
bravo au boulot de recherche et de mise en forme
c est promis je t envoie des photos
continue ton oeuvre

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