La maison "Lapène"

La pièce commune

[...] "Dans la pauvre maison, il n'était question d' aucun confort. Deux pièces seulement: [la pièce commune] à laquelle on accédait par l'escalier et le porche de ce marbre bleu veiné des carrières des Baronnies. Dallée à l'origine de larges plaques de cette belle roche, elle fut par la suite stupidement recouverte d'un béton guilloché bien impersonnel et banal. Une seule fenêtre étroite. Au fond vers la gauche, l'échelle de meunier qui grimpe au grenier, et sous cette échelle, la vieille et sombre horloge à balancier dont l' échappement grave et caverneux persiste toujours dans mon oreille. Un long buffet à trois portes et autant de tiroirs, en bois sombre, dénué de toute fioriture, dépositaire de toute la fortune du foyer: vaisselle de faïence blanche, verres souvent ébréchés, couverts métalliques, couteaux "Pradel" à manches noirs , casseroles d'émail écaillées et l'inévitable "toupi", inséparable creuset des soupes au chou du repas traditionnel. Le tiroir central recélait tout le fatras de paperasses que j'ai pu par la suite observer dans toutes les maisons paysannes: calendriers des Postes , lettres des parents éloignés, cartes postales, factures et quittances, découpes d'articles de journaux... Le tout parfaitement stratifié dans un ordre chronologique bouleversé par chaque nouvelle recherche! Au centre de la cuisine, la longue table rectangulaire protégée par la toile cirée à damiers touges et blancs, ceinturée des quelques chaises paillées, et à droite, la haute cheminée surmontant l'âtre aux chenets de fer noirs et massifs, la crémaillère surmontant le dièdre des deux plaques de fonte sans nulle décoration. Sous la hotte, deux chauffeuses basses accueillantes aux rêveries des soirs de lassitude. Seule concession au "progrès": l'ampoule électrique à filament de carbone, empoussiérée, suspendue à la poutre centrale du plafond au bout de ce fil gainé de coton torsadé, favorable aux courts-circuits et aux chiures de mouches. La société d'électricité productrice des tout premiers kilowatts fournis par la houille blanche des hautes vallées pyrénéennes, avait imposé ses pylônes de lignes à haute tension sur le territoire de la commune. En compensation des quelques dizaines d'ares cultivables expropriés, elle avait accordé aux habitants un privilège de gratuité de l'énergie consommée sur place. On en avait profité pour s'équiper d'un petit réchaud à deux plaques de résistances spirales. Difficiles à dompter, ces deux plaques avaient la fâcheuse tendance à provoquer l'ébullition imprévue et brutale du lait mis à chauffer. Il en résultait une perpétuelle odeur de lait caramélisé après qu'il "se soit sauvé ". Ce privilège initial de gratuité ne devait pas durer bien longtemps et la société gestionnaire de l'époque, ancêtre de l'EDF, trouva rapidement l'imparable prétexte pour installer ses compteurs et récupérer mesquinement le paiement des dérisoires kilowatts consommés.

La chambre à coucher.

La chambre à coucher communiquait sur la droite directement avec la [pièce commune]. Elle était vaste, avec deux fenêtres, petites et étroites, au nord et à l'est. Pendant nos séjours d'été, elle nous était réservée avec ses deux lits métalliques, son armoire à miroir et sa petite table de toilette avec cuvette et broc.

L'eau

L'eau courante en effet n'existait pas. Plusieurs fois dans la journée et selon les besoins, nous allions à la source, la fontaine de Coumayère, source de l'Avezaguet, petit affluent de l'Arros. La source jaillissait fraîche et limpide, au fond de la cazalière. Quelle plaisante "corvée d'eau", puisée au milieu du cresson et des rainettes effarées et des libellules bleues ou jaunes. Linge et lessives étaient rincés à quelques mètres en aval de la source sur une large dalle de schiste tenant lieu de lavoir.

Les toilettes...

A "Lapène", bien sûr, il n'était pas question de "toilettes"! L'étable en tenait lieu. Lorsque Mascarine et Mulette étaient de retour, il suffisait de les écarter l'une de l'autre, pour se satisfaire entre elles, sous leur regard habitué. Ce ne fut que dans les dernières années qui précédèrent la guerre de 1939 qu'un réseau communal d'adduction d'eau permit l'installation d'une borne fontaine à tourniquet à distance équitable entre la maison Lapène et les voisins "Campaïsou" à quelques dizaines de mètres en contrebas, sur la route de Lannemezan." [...]

[Extrait de: "Mémoires", de Pierre Cazaubon]

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