Le déchirement des départs

Prat: le berceau

[...] "Du côté paternel, notre père Jacques-François (ce dernier prénom fut son prénom usuel) était né le 24 août 1897, jour de Saint-Barthélémy. Bien que par la suite il devint un parfait mécréant, il fut baptisé, probablement à l'église de Prat. Son parrain était le frère cadet de son père, Jean-François, dit "François" Cazaubon, dont l'existence se déroula au quartier "Rétégaou" de la commune de Lahitte. En 2009, y vivent encore ses deux cousines germaines,les filles de ce François, Francine et Rosa agées de près de 100 ans.

Mon père était le second garçon d'une famille de quatre enfants qui tous, à un moment de leur jeunesse, quittèrent le foyer pour chercher une "situation" que l'exiguïté et la pauvreté de la propriété paternelle n'auraient en aucune façon pu assurer : quatre hectares de terres de moyenne montagne dont trois avaient été acquis en 1909 pour améliorer les conditions familiales insuffisantes autorisées par l'héritage grand-paternel: un seul hectare, autour de la maison "Tite" du hameau de Prat, dans la commune haut-pyrénéenne d' Avezac (canton de Labarthe de Neste), le village le plus à l'est du territoire des Baronnies (au total 28 communes blotties au sein du bassin-versant de l'Arros, affluent de l'Adour).

Encore faut-il préciser que cette famille de six personnes survivait grâce à l'activité annexe de son chef de famille, mon grand-père Jean-Baptiste, dit "Baptistou": il exerçait la profession supplémentaire de maçon occasionnel (actuellement on dirait qu'il était "double-actif "). C'est à la faveur de cette activité de maçon de mon grand-père, que Bernard, l'aîné, puis mon père naquirent à Montréjeau, dans la Haute-Garonne toute proche et où, à la fin des années 1800, les Barons de Lassus avaient entrepris de construire le château de Valmirande qui existe toujours, à la sortie ouest de la ville, en bordure de la route nationale 117, en direction de Tarbes.

Mon grand'père "Baptistou" était donc le premier garçon né du couple Jean-Jacques Cazaubon, dit "Jacquou", né à Prat le 4 mai 1824, et de Jeanne-Marie Pujo, dite Jacquette ( et même Dominiquette ou Mariette ), née également à Prat le 19 avril 1831. Ils occupaient la maison paternelle, maison "Tite" qui existe toujours à Prat à l'embranchement du chemin de Coumadiséra et de la route du bois de Prat. Sa pierre de porche traditionnelle porte la date de sa construction : 1821. D'après les deux filles de François le plus jeune des six enfants, encore vivantes en 2009, ils avaient précédemment occupé une maison d'habitation appelée le "Palissou", avant de s'installer à "Tite". Ce Palissou , j'en garde le souvenir précis sous la forme d'une ruine envahie par les ronces. Elle était située dans l'angle des routes qui devant la maison "Tite" allaient, l'une vers le bois de Prat, l'autre vers les terres de Coumadiséra.

Il semble bien, mais cette assertion mérite d'être étudiée de plus près, que mon grand'père ait eu 9 frères et soeurs dont quatre moururent en bas âge. Cinq parvinrent à l'âge d'adultes. Lui-même, l'aîné, hérita de la petite propriété "Tite"constituée par son propre grand-père, né le 15 septembre 1792, tout jeune grognard de Napoléon 1er, décoré comme tel de la "Médaille de Sainte Hélène", et qui avec son pécule de démobilisation put construire la maison Tite, marquée de la date 1821 sur la pierre de cintre du porche.

Selon la tradition du droit d'aînesse, mon grand-père hérita donc de la minuscule propriété que lui léguèrent "Jacquou" et "Jacquette". Il sut la faire fructifier en achetant en 1909 les terres de Coumadiséra (Sarrat det Mey sur le cadastre) ainsi que la maison et les terres de "Lapène", en bordure de la route qui mène vers Lannemezan.

L'une et l'autre de ces deux maisons demeurent debout et intactes à Prat.

Le quartier "Rétégaou".

Le cadet se maria dans le village-hameau de Lahitte au lieu dit "Rétégaou" où vivent encore ses deux filles : Francine Cazaubon et sa soeur Rosa Cazaubon épouse Lavit, l'une et l'autre sans descendance. Elles approchent de la centaine d'années ! A noter que leur père François était parrain de Grand-père François, mon père, et que c'est donc à lui qu'il devait son prénom.

Les départs pour l'Argentine

Les quatre autres n'avaient qu'un bien faible espoir de survivre au Pays. La fille aînée, Françoise, née le 27 février 1856, ne résista pas à l'appel d'un oncle Louis, frère de son père, émigré vers l'Argentine depuis déjà une trentaine d'années. Il est connu sous le surnom de " L'Empereur", mais la famille n'a pas conservé l'explication de ce sobriquet. Etait-il lui aussi un rescapé des campagnes napoléoniennes ?

Cette Françoise émigra la première, incitant rapidement ses trois frères à venir la rejoindre à Buenos Aires, à des dates échelonnées pendant les 20 dernières années du 19ème siècle. Ils étaient nés entre 1865 et 1869.

Grâce aux rares documents conservés aux fonds des tiroirs de Francine et de Rosa à "Rétégaou", j'ai pu prendre connaissance de cinq de leurs lettres venues d'Argentine. Elles portent les dates du 25 mars 1890, du 29 août 1892, du 13 mars 1931, du 6 mai 1935, la plus récente et dernière a été écrite le 7 novembre 1945.

J'ai pris des copies de ces lettres manuscrites. Ecrites, l'une par la fille ainée Françoise, les quatre autres par le plus agé des trois garçons émigrés, Louis. Ce sont les ultimes documents venus de leur terre d'adoption. Ces copies sont conservées dans l'épais dossier des recherches généalogiques et sont naturellement à la disposition de tous ceux qui par la suite, auraient envie de retrouver les descendants de Prat devenus citoyens de la Républiqe d'Argentine depuis plus d'un siècle.[...] [Nota de Louis: cette rédaction est antérieure, bien sûr, au 20 Octobre 2009, date à laquelle Papa a reçu ce très chaleureux e-mail de Vanina, nous annonçant que, après plus de 60 ans de silence, nous nous étions enfin retrouvés!]

Les départs pour la Ville

[...] "[Cette] vie rude, fruste, élémentaire, [fut] menée servilement jusqu'au jour où des comparaisons purent enfin s'établir et où la prise de conscience d'un minimum de modernité pénétra les esprits: Trop tard pour mes grands-parents morts de fatigue et de vieillesse prématurée entre 1930 et 1938. Leurs enfants par contre, avaient évolué: les deux aînés Bernard et François s'orientèrent vers l'enseignemt l'un restant dans le département, l'autre s'expatriant vers les promesses d'une Algérie en plein essor colonial. [...] Jean, le plus jeune, supportait mal la férule de sa soeur restée à la terre après la mort de son père. Il renouvela son engagement avec l'Armée pour y faire carrière comme sous-officier du Bataillon de Chasseurs Alpins de Briançon, s'y marier avec Jeanne Richard, avant de terminer dans les services du Recrutement, à Pau, Cahors et Toulouse. Marie, la seule fille des quatre enfants, restée célibataire, ne pouvait plus assurer seule la marche de l'exploitation. Une opportunité se présenta pour elle, lorsque en 1938 fut créé le Centre Psychiatrique de Lannemezan. Recrutée comme aide-soignante, elle devint infirmière et s'installa définitivement dans cette ville jusqu'à la fin de ses jours. Elle avait hérité des deux maisons de Prat (les maison "Tite" et "Lapène") qu'elle légua à sa mort à sa nièce Paule ( fille unique du militaire Jean). Cette dernière conserve en l'an 2000 la maison "Tite" construite en 1821 grâce aux primes de démobilisation attribuées à l'arrière grand-père Jacquou Cazaubon, ancien grognard des troupes napoléoniennes ( sa médaille commémorative de Sainte Hélène a longtemps traîné dans la poussière du grenier de "Lapène", pour disparaître, certainement reniée et jetée aux orties par l'un des marxistes antimilitaristes de la branche aînée... Paule a dû vendre en 1997 la maison Lapène. Mon frère Jean et moi, nous en avons éprouvé une frustrante nostalgie. Cette maison pour nous les africains, était restée la preuve de nos racines pyrénéennes. Même si nous sommes toujours propriétaires indivis d'une parcelle d'un hectare et demi qui reste aux Cazaubon par transmission paternelle, cette terre cultivée, si belle soit-elle , n'entretient pas les mêmes souvenirs que les murs charbonnés de la vieille demeure.

Couma di Séra, l'ultime ancrage à la terre

Cette parcelle de "Coumadiséra" est située à la lisière sud-ouest du hameau de Prat en direction de la route d'Esparros. Sur le plan cadastral le lieu est en réalité dénommé "Sarrat det Mey", mais la famille parlait toujours de "Coumadiséra" par tradition et peut-être par commodité. Elle couvre un vaste vallon aux formes douces, bordé au nord par une châtaigneraie dont une "corne" de quelques mètres carrés nous appartient. Grand-père François aimait ce lieu, riche en souvenirs des jours de travail de son jeune âge et peuplé dans sa mémoire des nombreux lièvres qu'il y avait traqués.

Lorsque la propriété agricole se trouva dispersée, il en confia l'entretien à la famille Crouau, des paysans du tout proche village de Labastide dont la ferme se trouve à proximité. Celà remonte maintenant à plus de soixante ans. Les descendants Crouau exploitent toujours cette terre. Chaque année avec enfants et petits enfants de Jean, nous y accomplissons une sorte de pélerinage intime. Chacun de nous y éprouve sa propre émotion. Il nous a été proposé de nous acheter ce "confetti" comme je me plais à le dénommer. Unanimes nous tenons à ce que cet héritage demeure terre Cazaubon, mais cette volonté collective présente tous les risques d'une "indivision" source de bien des complications à venir.

Nous avons donc décidé de confier le soin de cet "héritage", vénalement dérisoire, à un unique descendant qui pourrait perpétuer la propriété familiale au moins pendant quelques décennies. D'un commun accord entre mes fils et mes neveux, c'est Michel, l'aîné de mon frère Jean, qui a été choisi et désigné par devant notaire. Le droit d'aînesse est respecté d'autant plus facilement que, ses activités professionnelles sur Toulouse et sa présence presque hebdomadaire à Lannemezan le désignent comme le mieux placé pour veiller au bon entretien du "fief"." [...]

[Extraits de: "Mémoires", de Pierre Cazaubon]

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